Je suis anarcha-féministe

J’ai longtemps cherché à m’inscrire dans des idéologies précises. Tour à tour je me suis qualifiée de féministe matérialiste, d’anarchiste autonome, et de tout un tas d’autres quolibets pour systématiquement me rendre compte que quelque chose ne me correspondait pas, que je ne rentrait pas totalement dans les clous. Cette action simple de définition, qui ne devrait pourtant pas être autre chose qu’un constat, c’est au fil des années transformée en différents carcans, qui bien que je passais des uns aux autres sans grande difficulté, restaient néanmoins des barrières à ma créativité et au développement libre de mes idées. Loin de moi l’idée de diaboliser le fait d’utiliser de telles catégorisations et je ne souhaite pas nier non plus les aspects fédérateurs très positifs qu’elles peuvent apporter : ça ne me correspondait simplement pas. Si pour certainEs c’est un moyen d’évoluer et de s’organiser efficacement, pour moi c’était une bride qui me ramenait systématiquement à une place inconfortable qui ne correspondait ni à mon tempérament ni à ma manière de réfléchir et d’avancer idéologiquement.

Aujourd’hui, c’est terminé. J’ai décidé de ne plus chercher à m’imposer un cadre idéologique.

A l’image de l’anarchiste espagnol Fernando Tarrida del Marmol et de Voltairine de Cleyre qui s’en inspirait elle même, je suis une anarchiste et une féministe sans qualificatif : « [J]e ne m’attribue plus d’autre étiquette que celle de simplement « anarchiste » ». J’ai simplement choisi d’y associer le féminisme comme symbole de mon engagement dans cette lutte avec laquelle je me suis construite en tant que femme et qui oriente l’ensemble de mon militantisme.

Pour expliquer pourquoi je suis anarchiste, je vais me contenter de citer Voltairine de Cleyre qui offre une réponse qui me semble tout à fait satisfaisante : « A la question « Pourquoi suis-je anarchiste ? » je pourrais répondre par une simple phrase : « Parce que je ne peux pas faire autrement et que je ne peux me mentir à moi-même. » Je suis consciente des conditions dans lesquelles nous vivons et je sais que je dois me servir de ma tête et faire quelque chose. Je ne pourrais pas me contenter d’envisager le monde comme un enchevêtrement d’évènements parmi lesquels je ne ferais que passer, comme on passe dans le labyrinthe de ces grands magasins où, après y avoir pénétré, on ne circule qu’en pensant à en sortir. Et je ne pourrais pas non plus me satisfaire des seules affirmations de qui que ce soit sur ce qu’est le monde : la machine à penser doit se mettre en marche. Je ne peux pas non plus me contenter de ces réponses qu’on ressasse depuis des siècles : avec de nouvelles conditions naissent de nouvelles exigences. Que changent les circonstances et la réponse qu’on pouvait donner à une question il y a 4000, 2000 ou 1000 ans ne conviendra plus. Il me faut des réponses aujourd’hui pour les problèmes actuels. » Et finalement, si je devais dire pourquoi je suis féministe, et même si la citation ne s’y réfère pas de base (ce serait anachronique de toute façon), je pourrai répondre exactement de la même manière.

On pourrait bien évidemment me rétorquer qu’anarchiste et féministe sont eux mêmes des qualificatifs, et c’est vrai. Ce sont des manières de me qualifier et de m’inscrire dans un courant de pensée. D’autant plus en associant les deux puisque cela fait déjà émerger des idéologies assez précises. Néanmoins, il s’agit de choses dont je suis sûre et que je ne ressens pas comme des brides. Je suis anarchiste et féministe depuis plus de 10 ans, mes idées ont bien changé depuis : évidemment. J’ai lu, j’ai réfléchi, j’ai appris, j’ai agis aussi pendant ses 10 années et si je n’avais pas évolué pendant ce lapse de temps relativement long, ce serait plutôt inquiétant. Malgré qu’il s’agisse effectivement de qualificatifs, ils se déclinent en tout un tas d’idéologies et de mouvances très diverses, dont certaines ne sont pas du tout compatibles les unes avec les autres. Bien que ces termes permettent de se définir, il s’agit de définitions larges qui laissent place à quantité d’analyses différentes du monde et permettent une infinité d’interprétations. Évidemment, certaines mouvances internes sont elles aussi très larges idéologiquement, mais je ne pense pas qu’il soit utile d’aller plus loin dans l’échelle et il me semble qu’il est plus intéressant et efficace pour avancer de naviguer entre elles pour dénicher ce qui aura de l’intérêt à mes yeux.

Si j’ai choisi de ne plus me qualifier, c’est aussi parce que je ne pense pas qu’une seule idéologie très précise soit capable de quoi que ce soit seule. Nous avons besoin des autres et nous avons besoin de désaccords aussi. Ils nous permettent d’avancer ensemble, de se rejoindre ou de s’éloigner les uns des autres, mais souvent aussi de bâtir malgré les différences. Toute personne ayant déjà participé à une mobilisation sociale, ou même ayant simplement monté un projet à plusieurs ou fait un exposé avec des camarades avec lesquelLEs nous ne sommes pas forcément en accord sur tout, sait qu’il faut savoir discuter, faire des compromis : en somme chercher des consensus pour aller vers un but commun, quand bien même on ne conçoit pas ce but de la même façon. Pour prendre un exemple très concret : les manifestations paraîtraient bien ridicules si nous devions touTEs avoir les mêmes idées pour protester ensemble. La fac où j’ai fais mes études n’auraient jamais été bloquée et il n’y aurait jamais eu de tentatives d’occupation si nous n’avions pas su nous accorder sur des moyens d’actions communs malgré nos très (trop??) nombreuses divergences d’opinion.

Si l’on parle d’anarchie, déjà on commence par partir du principe qu’il n’y a pas de lutte finale : ça signifie que dès le départ on part du principe qu’il existent plusieurs luttes et qu’il en existera sans aucun doute encore. Au même titre qu’il en a existé dans le passé qui ne sont plus d’actualité. Les luttes passées servent bien évidemment d’exemples. Elles nous permettent de nous inspirer des différents moyens d’actions qui ont fait leurs preuves, mais comme l’exprime Voltairine de Cleyre dans la citation présente au début de l’article : les réponses d’hier ne permettent pas nécessairement de répondre aux problèmes d’aujourd’hui. Les luttes que nous entreprenons aujourd’hui sont « en chantier », en évolution constante et il est déjà permis d’affirmer qu’elles ne se construisent pas comme celles d’hier. Les réseaux sociaux n’y sont pas étrangers, mais on observe de grosses différences pour les luttes successives du passé et je pense qu’il est permis de dire que ce sera aussi le cas de celles du futur malgré que les réseaux sociaux existeront probablement encore. Ces différences sont notables déjà d’une mobilisation sociale à une autre, et ce même lorsqu’elles se construisent avec une même base de militantEs. Confronter les idées, être en désaccord, discuter et débattre longtemps, etc sont autant de moyens qui permettent d’être force de proposition pour renouveler sans cesse nos moyens de luttes face à des moyens répressifs qui eux se fichent de nos désaccords et ne nous attendent pas pour évoluer.

Attention, en me relisant, je me rend compte que ce passage peut f aire penser que je suis prête à lutter avec n’importe qui, mais pas du tout. Si des militantEs ont des comportements oppressifs, je considère qu’il s’agit d’adversaires dans la lutte et non d’alliés. Il est aisé de se détacher de luttes comme le féminisme, l’antiracisme, les luttes LGBTI+, contre le validisme, etc lorsque l’on s’engage dans une mobilisation étudiante ou dans une mobilisation comme celle contre la loi travail, mais c’est faire une hiérarchie des luttes qui n’entre pas dans mon idéologie personnelle. Au contraire, ces différentes luttes doivent être menées au sein même des mobilisations sociales, c’est même le moment parfait pour ça selon moi. Déjà parce que ne pas le faire, c’est exclure les personnes concernées. Je ne vois pas pourquoi je m’investirai dans une mobilisation si l’on ne m’écoute pas et que l’on me coupe la parole parce que je suis une femme par exemple (ou si l’on pense que mon rôle est uniquement de faire des gâteaux pour mettre de l’argent dans les caisses 😉 ). C’est aussi un moment où d’une certaine manière nous sommes extrait de notre routine quotidienne, ce qui je pense, permet d’être plus ouverts à la découverte de discours dont beaucoup de personne n’avaient jamais entendu parler auparavant.

Pour revenir au sujet de l’article, le féminisme comme l’anarchisme sont des idéologies développables à la manière d’arborescences dont de nouvelles embranchures apparaissent régulièrement. Si l’on parle de féminisme, on ne conçoit pas toutes le patriarcat de la même façon certaines y voit un système complexe et lointain dont les hommes ne sont pas individuellement responsables tandis que d’autres, comme moi, y voit un système qui ne perdurent que par l’indifférence des dominants, donc des hommes. Certaines y voit un système opportuniste basé sur une différence biologique, tandis que j’affirme que c’est le système qui créé la différenciation. Nos visions sont multiples et se déclinent dans une infinité de possibilités. Et si nous n’avons pas une vision claire et commune de ce qu’est exactement le patriarcat, ni même de ce que signifie exactement son abolition, ce qui est certain c’est que nous avons TOUTES une idée très claire et commune cette fois des effets que ce système a sur nos vies. A partir de ce constat, les différentes manières d’atteindre l’émancipation et la libération des femmes ne peuvent que se multiplier et fournir un impressionnant répertoire de moyens d’actions en continuelle expansion.

Dans la mesure où l’anarchisme est une affirmation de la volonté d’égalité et de liberté pour touTEs en réaffirmant que ces deux notions sont indissociables l’une de l’autre, on pourrait se demander pour qu’elle raison s’embarrasser du terme féministe derrière anarchiste. La réponse est simple, elle réside dans ma pratique militante. Je suis une femme, et de ce fait, le féminisme à une place importante dans ma vie. C’est la lutte qui me concerne le plus directement et même si je ne souhaite pas hiérarchiser les luttes d’un point de vue théorique, dans la pratique il s’agit pour moi d’une question de survie et ça a donc forcément un bien plus fort impact sur ma vie. Il s’agit d’assumer clairement que le militantisme est intrinsèquement lié à nos ressentis.

C’est probablement un très long texte pour finalement pas grand-chose, mais voila pourquoi aujourd’hui je me définis comme anarcha féministe et pourquoi je ne compte plus chercher à savoir dans quelles catégories d’anarchistes ou de féministes on peut me ranger. Ca a longtemps été un poids, j’avais cette volonté pressante de trouver quel serait le dénominatif parfait. Cette errance a également nourri une grande frustration créée de toute pièce dont je me débarrasse enfin avec cet article. Un poids en moins pour la suite.

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